Le chômage à Bruxelles : pourquoi le gouvernement ne devrait pas frimer autant

Depuis plus de 2 ans, chaque mois est une occasion pour le gouvernement bruxellois et Actiris de communiquer une nouvelle victoire de sa politique contre le chômage. « Bruxelles n’a plus compté aussi peu de chercheurs d’emploi depuis 8 ans », « 28ème baisse consécutive », titrait encore le communiqué[i] Actiris de mars 2017.

Entre 2014 et 2016, le nombre de chômeurs inscrits chez Actiris a en effet diminué de 12 500 demandeurs et le taux de chômage a baissé de 2,7%. Pour le gouvernement,  pas de doute, c’est grâce à sa politique que le chômage baisse : « garantie jeunes », « formation », « priorité aux Bruxellois ».  Mais la baisse du chômage annoncée reflète-t-elle vraiment une amélioration du marché de l’emploi ? Quel est l’effet sur le long terme de toutes les mesures que prend le gouvernement pour les travailleurs avec et sans emploi ? Le gouvernement prend-il toutes ses responsabilités dans cette question de société cruciale qu’est l’emploi ? Analyse des mythes du gouvernement et pistes pour des alternatives.

Baisse artificielle du chômage et pression accrue sur les travailleurs
1. L’effet des exclusions du chômage

Rien qu’en 2015, l’ONEm a exclu près de 5 000 demandeurs d’emploi bruxellois des allocations d’insertion, désormais limitée à 3 ans suite aux mesures du gouvernement Di Rupo. Un an après, seul un quart de ces personnes seraient toujours comptabilisées chez Actiris[ii]. Les gouvernements Di Rupo puis Michel ont aussi limité drastiquement les conditions d’accès et de contrôle pour l’allocation de chômage chez les jeunes. De quoi faire disparaitre plusieurs milliers de personnes de toutes statistiques du chômage, sans aucune baisse réelle du nombre de travailleurs sans emploi.

2. Des travailleurs bruxellois à la place des Flamands et des Wallons

L’année passée, le nombre d’emplois à Bruxelles occupés par des Bruxellois a pour la première fois dépassé le nombre de ceux occupés par des navetteurs Wallons et Flamands. Entre 2014 et 2016, on peut en effet estimer que le nombre de navetteurs a diminué d’environ 12 000 unités[iii], laissant de fait l’emploi bruxellois à plus de Bruxellois. Le gouvernement se félicite du résultat de la politique qu’il mène dans ce sens depuis des années. En 2011, Grégor Chapelle, directeur général d’Actiris, développait dans la presse[iv] un des axes prioritaires de la politique régionale pour l’emploi : « Notre enjeu, c’est de convaincre les employeurs bruxellois d’embaucher d’abord les chercheurs d’emploi bruxellois ». Actiris propose de gérer le recrutement à la place des entreprises en sélectionnant le candidat bruxellois parfait[v] (le tout, gratuitement, en optimisant les gains pour l’employeur en termes d’aides à l’emploi et en assurant la plus grande correspondance avec le profil exigé par l’employeur).

Cette politique régionaliste est totalement assumée par le gouvernement. Celui-ci montre de la sorte qu’il peut faire diminuer le chômage à Bruxelles sans pour autant créer le moindre emploi, quitte à laisser sur le carreau les travailleurs qui habitent juste en dehors de leur capitale. Mais peut-on se réjouir de voir le taux de chômage baisser pour les jeunes Bruxellois et augmenter pour les jeunes Flamands et Wallons ? Certainement pas pour le PTB.

3. La fausse solution des formations

Chaque mois, environ 6 000 demandeurs d’emploi sont mis en formation et n’entrent plus dans les chiffres du chômage. La formation, c’est la solution prioritaire du gouvernement contre le chômage. Le mot « formation » apparait 223 fois sur les 80 pages du contrat de gestion d’Actiris[vi]. Quel que soit le ministre, la stratégie contre le chômage de masse reste « formation, formation, formation ! », et l’accord[vii] du gouvernement bruxellois le confirme encore : « La sous-qualification est une des causes structurelles du chômage à Bruxelles ».

Ces banalités s’appuient sur une réalité : à Bruxelles, le taux de chômage est plus élevé chez les peu qualifiés, et la proportion des personnes peu qualifiées y est supérieure à celle des autres régions (alors que la proportion d’offres d’emploi exigeant des hautes qualifications y est plus élevée). Pourtant, les études scientifiques[viii] montrent qu’il n’y a aucun lien entre les qualifications de la main d’œuvre et un chômage de masse structurel. En d’autres mots : il est faux de dire que le chômage est élevé à Bruxelles parce qu’il y a beaucoup de personnes avec peu de diplômes (sous-qualifiées). De plus, le taux de chômage est plus élevé à Bruxelles quelles que soient les catégories de qualification : même parmi ceux qui ont plus de diplômes, le chômage est plus haut.

Si un enseignement accessible et de qualité favorise bel et bien l’émancipation pour les travailleurs, la formation intensive des demandeurs d’emploi calquée sur les exigences des entreprises ne va pas forcément dans le bon sens. Mais surtout, la formation ne représente pas une solution au problème du chômage de masse : cela fait sortir des milliers de chômeurs des statistiques du chômage, mais cela ne crée en réalité aucun emploi supplémentaire. Cela revient tout simplement à changer l’ordre dans la longue file d’attente pour un emploi. L’effet de cette politique se passe donc seulement au niveau des « flux » : cela augmente la concurrence, sans rien changer au nombre d’emplois et de chômeurs. Pire, la formation massive pousse à une véritable flambée des qualifications exigées par les employeurs, tout en rendant l’emploi de plus en plus inaccessibles aux couches les moins « qualifiées ».

4. Les mirages de la baisse du chômage des jeunes

Le 1er mai dernier, Laurette Onkelinx tenait son traditionnel discours aux militants socialistes[ix] : « Regardez nos résultats, ils sont tellement réjouissants (…). Depuis le début de la Garantie Jeunes, le chômage des jeunes baisse de façon spectaculaire. (…) 47ème baisse successive du chômage des jeunes, 47 !, presque 4 ans sans discontinuer. Il y a 4 ans (…) le jour où j’annonçais le lancement de la Garantie Jeunes, Bruxelles comptait 14 000 jeunes chercheurs d’emploi. Aujourd’hui nous en sommes à 9000. Une baisse de… 35 % ! ».

Donc, pour le gouvernement, la solution miracle qui explique cette fameuse baisse du chômage des jeunes, c’est sa « Garantie Jeunes » : une enveloppe d’argent public pour placer les jeunes dans 1 000 emplois (CDD de maximum 1 an), 2 000 stages et 3 000 formations. Qu’en est-il en réalité ?

Premièrement, beaucoup plus de jeunes qu’auparavant prolongent leurs études et de nombreux autres sont exclus des allocations. En deux ans, on compte 4 600 jeunes « inactifs » en plus[x]. Autant de jeunes qui ne seront donc plus comptabilisés dans les chiffres du chômage.

Deuxièmement, si on regarde plutôt le taux d’emploi des jeunes, on se rend compte qu’il continue de diminuer. De plus, sur le long terme la tendance du taux de chômage reste à l’augmentation (voir graphique ci-contre – chiffres de l’enquête sur les forces de travail du SPF Economiex).

Troisièmement, on peut se demander en quoi consiste vraiment cette « Garantie Jeunes ». En 2015, pas moins de 2 000 jeunes ont effectué un stage grâce à Actiris[xi]. Parmi ces stages, on retrouve les fameux « stage de transition en entreprise » qui ont concerné 2 431 jeunes dans 632 entreprises différentes au cours de ces 3 dernières années[xii]. Les jeunes « stagiaires » ont été rémunérés à hauteur de 800€ par mois, dont seuls 200€ sont à charge de l’employeur, soit moins d’1,6€ de l’heure... Une véritable aubaine pour des entreprises comme Blokker, Carrefour ou C&A qui ont ainsi pu bénéficier de dizaines de travailleurs à bas coût et sous-payés (mais ce qui ne les a pas empêchées de licencier massivement.

Le système des « stages » favorise en fait plutôt un système « d’emploi carrousel » qui voit les « stagiaires » se succéder les uns aux autres, à la place parfois des emplois auparavant stables, et surtout, sans aucune exigence d’embauche réelle à la clé. On peut aussi douter sérieusement de la plus-value en termes de formation pour les jeunes qui ont suivi des stages dans la majorité des postes pourvus… Souvenons-nous du témoignage[xiii] de Fatima, une jeune Bruxelloise qui avait été embauchée pour un stage administratif, mais qui s’était retrouvée sur des chantiers de nettoyage…

Finalement, on constate que les efforts d’accompagnement, les systèmes de sélection pour les offres d’emploi, les « stages » et les formations se focalisent désormais presqu’exclusivement sur les jeunes, en écartant les autres publics de la compétition. De quoi faire sortir des milliers de jeunes des statistiques des « demandeurs d’emploi inoccupés », à nouveau sans qu’aucun emploi réel ne soit créé. Pire, les contrôles et les sanctions forcent les jeunes à accepter n’importe quelle occupation ou emploi précaire et participent à leurs dépens à la destruction d’emplois de qualité.

5. Plus de 200 millions € pour brader les travailleurs

Le gouvernement bruxellois participe activement au grand jeu de la concurrence entre les travailleurs, notamment via 216 millions € « d’aides à l’emploi ». Ces budgets sont principalement des incitants offerts directement aux entreprises sans garantie de contrat de travail convenable.

Conséquence de tout ça : des dizaines de milliers de chômeurs toujours plus subventionnés, plus formés et plus précarisés attendent derrière chaque porte, et les patrons peuvent plus facilement faire pression sur les travailleurs, avec ou sans emploi.

6. Une multiplication des temps partiels et des emplois précaires

Les millions d’aides à l’emploi, les jobs à 1,6€ pour les entreprises, les faux stages, les formations à tout-va, la chasse aux chômeurs, les exclusions, les sanctions, les contrôles et autres mesures d’activation : toutes ces politiques ont pour effet commun de fragiliser la situation globale des travailleurs sur le marché de l’emploi, au bénéfice exclusif des entreprises. Ce n’est qu’au prix de conditions de chômage très difficiles et d’une compétition acharnée que les travailleurs peuvent se résoudre à accepter des emplois de plus en plus précaires. Ces recettes, expérimentées avec « succès » en Allemagne depuis quelques années, atteignent leurs objectifs ici aussi.

Par exemple, à Bruxelles, entre 2010 et 2015, la part d’emplois temporaires a augmenté de 8,8%, tandis que la part d’emplois permanents a diminué de 4,6%[xiv]. De plus, sur la même période on dénombre 9 160 emplois temps plein détruits au profit de 17 231 temps partiels[xv]. En résumé, on « crée » de l’emploi en découpant des temps plein…

Cette tendance est très stable depuis plusieurs années à Bruxelles (voir graphique ci-contre) et suit parfaitement la tendance belge dont on connait les chiffres jusqu’en 2016. Faut-il le rappeler, l’emploi à temps partiel touche majoritairement les femmes et est très souvent involontaire. A Bruxelles, entre 2007 et 2015[xvi], la part des temps partiels involontaires a augmenté de 4,6% et selon la FGTB elle s’établit à 31%[xvii].

Les conséquences de ces choix politiques sont dramatiques pour les travailleurs et les travailleuses. On peut observer au quotidien la multiplication des jobs précaires. Qu’il s’agisse des titres-services (à Bruxelles, 23 000 femmes occupent ces postes flexibles, hyper-subventionnés et très souvent en-deçà du mi-temps), ou qu’il s’agisse des emplois de faux indépendants comme chez Uber ou Deliveroo (dont les coursiers sont exploités sous le salaire minimum, sont soumis à une forte concurrence en termes de performances physiques, et travaillent sans protection face aux risques qu’ils doivent prendre).

Un gouvernement en fait totalement impuissant…

Avec toutes ses mesures et ses efforts, notamment en termes de communication, ce que le gouvernement essaye de cacher, c’est surtout son impuissance face aux problèmes structurels du chômage et de l’emploi… Comme on l’a vu, la baisse du chômage résulte de nombreux facteurs purement statistiques et ne reflète pas la situation réelle du marché de l’emploi. Il est certes probable qu’une partie de cette baisse soit due à une croissance réelle de l’emploi (l’emploi aurait crû de 2% en Belgique en 2015, comme dans les pays frontaliers), mais selon l’économiste Paul De Grauwe, même cette croissance est un effet économique purement conjoncturel et momentané[xviii]. L’exposé général du budget 2017 au parlement bruxelloisiii prévient d’ailleurs que le taux de chômage repartira probablement à la hausse pendant les 2 prochaines années, contrairement aux autres régions du pays.

En réalité le chômage reste structurellement très élevé à Bruxelles, et la tendance est clairement à l’augmentation, quoique fasse le gouvernement. Quant au taux d’emploix (indicateur bien plus représentatif de la situation de l’emploi), il reste remarquablement stable au fil des ans.

Le nœud du problème : 1 offre d’emploi pour plus de 22 demandeurs à Bruxelles !

Au cours du mois de mars, on dénombrait au total 95 382 inscrits chez Actiris. Au cours du même mois, l’agence a reçu 14 419 offres d’emploi, soit une offre pour près de 7 demandeurs. Si on enlève les offres reçues via le FOREM et le VDAB (au nombre de 9 879), on obtient une offre pour 21 demandeurs. Et si on ne comptabilise que les offres situées en région bruxelloise (au nombre de 4 252), on tombe carrément au chiffre d’une offre pour 22,4 demandeurs.

Ce chiffre d’1 offre pour plus de 22 demandeurs montre à lui seul où se situe l’essentiel du problème du chômage structurel et dont on ne parle pas : il n’y a tout simplement pas assez d’emploi créé pour tout le monde, alors que la richesse produite à Bruxelles augmente constamment !

Le chômage de masse est une question de société, pas une question dépendant de la volonté ou des caractéristiques individuelles des travailleurs, malgré ce que le discours politique et patronal dominant tend à faire croire. Il est grand temps que le gouvernement sorte du jeu du libre marché et qu’il prenne en main ses responsabilités en matière d’économie politique.

La seule manière d’en finir avec le chômage : réduisons le temps de travail

Depuis le XIXème siècle et jusque dans les années 1980, la productivité gagnée grâce au progrès technologique a été régulièrement répartie, notamment en réduisant collectivement le temps de travail, grâce à la pression des mouvements des travailleurs. Depuis 1950, l’économie belge a vu sa productivité multipliée par 4,5 et a connu en même temps une explosion du nombre de travailleurs sans emploi, par centaines de milliers. Seule une mesure structurelle comme une nouvelle réduction collective du temps de travail permettrait de répartir à la fois le travail et la richesse, parmi les travailleurs plutôt que parmi les grands actionnaires. C’est pourquoi le PTB demande l’instauration de la semaine des 30 heures[xix], avec maintien de salaire et embauche compensatoire. Cela nous permettrait à tous de profiter concrètement des gains de productivité, en trouvant de meilleurs équilibres entre vie personnelle et professionnelle. Cela permettrait également de réduire la pauvreté et les inégalités (notamment de genre) liées au chômage et au travail à temps partiel forcé.

Créons de l’emploi de qualité pour répondre aux besoins sociaux

La Belgique, 4ème pays le plus riche en termes de patrimoine par habitant[xx], voit la richesse qui y est produite se concentrer de plus en plus dans les mains d’une minorité. Albert Frère, pour ne citer que lui, détient à lui seul la richesse de 2,2 millions de Belges[xxi]. Il est urgent que nous répartissions les richesses via une fiscalité plus juste et que nous investissions dans des solutions collectives. C’est tout le cadre qu’il faut changer si nous voulons nous donner les moyens de relever les grands défis de la société.

C’est pourquoi, le PTB veut un cadastre des fortunes et une « taxe des millionnaires[xxii] » qui imposerait à hauteur de 1% les fortunes supérieures au million d’euro. Quelques 8 milliards d’euros pourraient ainsi être récoltés directement et réinvestis dans la création d’emploi de qualité et dans les secteurs où les besoins sociaux se font les plus grands, comme par exemple l’enseignement et les soins de santé.

Le chômage de masse est une question profondément sociale aux conséquences dramatiques et nécessite des solutions collectives et ambitieuses qui sortent du carcan libéral.

[i]Page des communiqués d’Actiris.

[ii]Budget 2017, Exposé général, Parlement Bruxellois, Octobre 2016.

[iii]Article RTBF « Le nombre de navetteurs venant travailler à Bruxelles chaque matin serait en diminution », février 2017.

[iv]Article Le Soir, « Le défi d’Actiris : 108.629 chômeurs, 3.000 offres », Octobre 2011.

[v]Site d’Actiris, page Select Actiris.

[vi]Contrat de gestion 2013-2017 d’Actiris.

[vii]Accord de gouvernement bruxellois, 2014.

[viii] Le lien ne se vérifie tout simplement pas, ni en comparant les différentes villes européennes, ni en regardant l’évolution des deux variables dans le temps. Observatoire belge des inégalités.be, article « La formation est-elle la réponse à la question du chômage massif ? », septembre 2015.

[ix]Discours de Laurette Onkelinx, présidente du PS Bruxellois, 1er mai 2017.

[x]Enquête sur les Forces de Travail, site du SPF Economie.

[xi]Actiris, « L’emploi et la formation des jeunes à Bruxelles : Les résultats en chiffres », 2015.

[xii]Article L’Avenir, « Bruxelles Propreté et Blokker, plus gros pourvoyeurs de stages pour les jeunes chômeurs Bruxellois », novembre 2016

[xiii]PTB, « La garantie jeunes : un stage administratif où on nettoie des bureaux pour 800 euros par mois ? », Octobre 2014.

[xiv]Le marché de l’emploi à Bruxelles, rapport Actiris 2016.

[xv]Page des statistiques de l’ONSS.

[xvi]SteunpuntWerk, Statistiques du travail, Région flamande.

[xvii]Baromètresocio-économique 2016, FGTB.

[xviii]Paul De Grauwe, De Morgen, « Zorgde de taxshift voor de sterke stijging van de tewerkstelling in België? Dat slikik niet zomaar », janvier 2017.

[xix]Article PTB, « La semaine de 30 heures : est-ce bien réaliste ? », juin 2015.

[xx]Article Le Vif, « La Belgique, 4e pays le plus riche du monde en termes de patrimoine par habitant », septembre 2015.

[xxi]Article La Libre, «Les 10% des Belges les plus riches possèdent autant que la moitié des ménages belges », janvier 2017.

[xxii]Article PTB, « Tout ce que vous avez voulu savoir sur la Taxe des Millionnaires », juin 2016.